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Mercredi, septembre 17, 2014

Jean-Baptiste Geny, éducateur référent de l'atelier bois au CEF Le Marquisat

La menuiserie est une activité proposée aux jeunes accueillis au Centre Éducatif Fermé Le Marquisat depuis son ouverture en 2007. Nous avons rencontré Jean-Baptiste Geny, éducateur référent de cet atelier qui nous explique comment se déroule cette activité, ses objectifs et ce qu’y font les jeunes qui y participent.

Quel est votre parcours professionnel et qu’est-ce -ui vous a amené à travailler au CEF ?

J’ai un parcours professionnel très varié dont je me suis récemment aperçu qu’il suivait un chemin balisé par l’intérêt de transmettre mes connaissances à l’autre, par un goût certain pour les domaines technique et technologique, par un côté « touche à tout » amenant à la création, et par un esprit aventureux pour ne pas dire aventurier.

Ainsi après un cursus de trois ans au sein de l’école des beaux arts d’Annecy où je décroche le diplôme national d’art plastique, j’interromps mes études car je n’arrive pas à m’imaginer travailler et vivre de l’art.

J’ai alors la chance de pouvoir venir en Bretagne au sein de l’association Les Glénan qui s’affaire à promouvoir les liens entre les hommes par le biais de la voile. D’abord bénévole « au pair », j’accède à un contrat d’apprentissage qui me permet d’obtenir un brevet d’état d’éducateur sportif en voile. Pendant 6 ans, j’ai encadré l’activité voile pour finalement partir pour un périple d’un an en Europe du Nord, sur le bateau qui me sert alors de logement. Durant cette période, je me suis découvert un goût pour le travail du bois, tout d’abord par le biais de l’entretien naval, puis via une formation en menuiserie dont j’obtiens le CAP.

Cherchant alors à allier mes connaissances maritimes et techniques, j’imagine dans mon coin un projet de vie au large avec des personnes en difficulté. En effet, je suis convaincu que le mode de vie en mer, comme métaphore d’une vie en société et par l’engagement individuel et collectif qu’il implique, peut permettre à chacun de se découvrir et de se dépasser.

C’est à cette époque que des amis éducateurs me poussent à entreprendre la formation d’éducateur spécialisé. Celle-ci, tout comme les opportunités que j’y rencontre, m’éloignent de mes envies marines et c’est fraîchement diplômé que j’ai commencé à travailler sur ce poste au CEF Le Marquisat et que j’y trouve l’ensemble des éléments dont je parlais un peu plus tôt : transmission de connaissances, créativité technique, artistique et relationnelle et une pointe d’aventure auprès de ces jeunes dont on ne sait jamais comment la journée va se dérouler.

Quels sont les objectifs de l’activité menuiserie et en quoi l'atelier bois peut-il être profitable dans le cadre de la réinsertion socioprofessionnelle des jeunes ?

La menuiserie est menée en tant que moyen de valorisation, d’expression et de mise en mouvement des représentations.

Plus que le simple fait d’apprendre une technique, la menuiserie, comme tout accompagnement éducatif, sollicite le jeune sur ses représentations, sur son rapport au travail, sur ses projets, sur son parcours de vie. Ce mouvement cérébral, s’il n’est pas maîtrisable par l’éducateur, ne doit pas être ignoré pour autant. C’est au contraire une richesse qui doit permettre au jeune de poursuivre son développement en se confrontant à lui-même, aux résultats de ses expériences, à ses qualités et difficultés qui s’expriment au travers de son travail et de la relation qu’il entretient avec celui qui l’accompagne.

Mon rôle est, ici, d’offrir au jeune un cadre stable, juste et cohérent, lui permettant de vivre le plus sereinement possible ces diverses expériences.

Comment s’organise l’atelier bois ?

La menuiserie est une activité proposée aux jeunes du centre depuis 2007. Les jeunes sont accueillis par groupe de deux pour des raisons de sécurité sur une durée de 1h30. En sept ans, cet atelier a pris diverses orientations au fur et à mesure des besoins ou des difficultés rencontrées, afin de permettre aux jeunes de découvrir cette discipline dans les meilleures conditions et aussi pour qu’ils puissent s’exprimer et ainsi renforcer leur image d’eux-même par la réalisation de travaux personnels (d’œuvres dans certains cas) et collectifs.

Quelle est la première approche du jeune vis-à-vis de l’activité proposée ?

La première approche de l’atelier commence par l’apprentissage des diverses machines électroportatives, communément appelé « permis machine ». C’est ce sésame qui, une fois validé, permettra aux jeunes d’utiliser les machines.

Durant cette phase, tout en apprenant les bonnes gestuelles pour travailler en sécurité, les jeunes vont peu à peu s’approprier les règles de fonctionnement de l’atelier. C’est à ce moment qu’ils vont pouvoir se rassurer et intégrer la position mentale leur permettant de faire émerger un projet.

La gestion de la sécurité est la seule chose qui n’est pas discutable par le jeune dans l’atelier. Je leur demande de porter des lunettes de protection lors de l’utilisation des machines et de respecter les consignes qu’ils ont apprises et que je peux leur répéter. Le fait de ne pas vouloir les appliquer entraîne immédiatement l’arrêt de la machine et, dans le cas d’actes volontaires et répétés, l’annulation de leur autorisation de travailler sur la machine concernée (« permis machine » à repasser).

Parfois, cette phase d’apprentissage est difficile car elle s’apparente à un cours qui les renvoie à leur scolarité passée.

Souvent, ils ont besoin de faire tout, tout de suite, de ne pas se confronter à la dure réalité d’apprendre. Il est donc important d’individualiser mon accompagnement en fonction de chacun, en privilégiant dans un premier temps leur capacité se sentir à l’aise dans l’atelier.

Avant d’avoir un beau meuble, il faut se sentir bien dans l’atelier. Ceci implique parfois de laisser le jeune faire ses propres expériences pour, peu à peu, tenter de l’orienter vers les « règles de l’art ». C’est aussi la tâche qui m’est la plus difficile…

En effet, de mon point de vue, la menuiserie est une discipline qui nécessite beaucoup de rigueur, alors que pour les jeunes elle représente un bricolage plus où moins abouti. Ainsi, dans le souci de permettre au jeune d’obtenir une belle réalisation, je place souvent la « barre un peu trop haut », ce qui nuit à son adhésion.

Comment naît un projet et comment aidez-vous les jeunes à le concrétiser ?

Une fois le permis machine validé, je propose aux jeunes de débuter un projet dont ils conserveront l’usage et la propriété une fois terminé. Ce projet naît d’une démarche que je veux créative dès l’origine, dès le premier jet sur le papier.

Il n’y a donc aucun plan de disponible dans l’atelier, juste un classeur où sont documentés les travaux achevés par les jeunes depuis que je travaille pour et avec eux, une feuille blanche, un crayon. Il y a aussi la même question qui revient : « qu’est-ce qui te ferait plaisir de faire ? »

Comme souvent, le premier choix des jeunes se porte sur une réalisation qui leur parle et qu’ils veulent copier… jusqu’à ce qu’ils en découvrent une autre qui vient les détourner de la première et ainsi de suite. Parfois, ils ont déjà plein d’idées en tête, parfois aucune; ou alors, ils souhaitent réaliser quelque chose pour quelqu’un (leur mère, leur copine, leurs frères ou sœurs). Parfois, ils n’ont aucune idée, ni envie.

« Leur premier acte créatif est donc de faire un choix ».

Dans l’accompagnement des jeunes à ce stade, un éventail de possibilités est disponioble, mais il s’avère limité par, d’un côté, un premier écueil qui serait de provoquer le choix à la place du jeune et donc de le déposséder petit à petit de son objet et, de l’autre côté, de le laisser se perdre dans un laxisme donnant l’illusion que tout est réalisable. L’objet réalisé doit être propre au jeune, mais il doit aussi être beau dans les règles de l’art.

Mon travail d’animateur de l’atelier est donc de doser le curseur entre ces deux niveaux. Pour ce faire, nous commençons par réaliser un croquis du projet, je dessine et le jeune apporte ses commentaires.

Une fois les croquis de réalisation établis, le travail de construction commence. C’est alors l’occasion pour les jeunes de faire connaissance avec les méthodes de menuiserie. Ces méthodes, très rigoureuses, ne sont pas, à priori, très adaptées à eux car elles leurs imposent des contraintes importantes dont le résultat ne sera visible qu’après plusieurs ateliers. Cette incontournable différence de temps entre le travail et son résultat est complexe à gérer par certains. C’est pour cela que je tente au maximum de travailler sur des tâches restreintes donnant vite un résultat. Puis, nous assemblerons ces divers éléments pour, en définitive, obtenir l’objet voulu. Ce procédé prend plus de temps que le processus classique de construction qui vise à travailler poste de travail par poste de travail, mais permet au jeune de voir grandir progressivement son projet.

Que faites-vous lorsqu’un jeune se trouve en difficulté au cours de l’activité ?

Lorsque, pour une raison ou une autre, le jeune se trouve dans une impasse, je m’implique personnellement pour lui permettre de dépasser cette étape, en réalisant la tâche difficile à sa place, si nécessaire. Pour lui éviter de se déresponsabiliser, j’essaie alors de maintenir le jeune au travail dans un rôle d’assistant, en lui proposant de m’aider. Il peut ainsi me donner les outils nécessaires, me seconder en maintenant la pièce ou un accessoire de la machine, etc.

Dans les cas plus complexes où la difficulté s’exprime au niveau relationnel, je n’hésite pas à convoquer un ou une collègue pour agir en tant que tiers dans cette relation et permettre ainsi de faire baisser le niveau de tension du jeune. Parfois, le jeune peut même quitter l’atelier puis revenir ensuite.

Comment qualifieriez-vous la relation qui s’est instaurée entre vous et les jeunes ?

Il m’est difficile de qualifier la relation qui s’est instaurée entre les jeunes et moi. Il me serait plus aisé de qualifier les relations qui se sont instaurées entre nous, si elles n’étaient si nombreuses. En effet, chaque jeune me renvoie quelque chose de personnel et il en est de même de ma part pour chacun d’entre eux. Ces interactions se confrontent elles aussi aux aléas de la vie quotidienne qui font qu’une relation change très vite.

Dans cette fluctuation des émotions, je m’efforce d’apporter de la constance à ces jeunes. Constance dans mes réactions à leurs actes, constance dans ma manière de leur parler, constance dans l’expression de mes émotions, constance face aux règles de vie commune, constance de mon caractère, le tout avec une attention soutenue pour les considérer comme des êtres en mouvement dont les actes d’aujourd’hui ne sous-entendent pas ceux de demain et la personne qu’ils sont en passe de devenir. Ce n’est que comme cela que je pense que les jeunes pourront prendre ce qu’ils estiment positif chez moi et rejeter le reste qui ne leur appartiendra pas.

Ainsi à l’aune de mes propos, je pourrais dire que nos relations sont certainement empreintes d’une distance bienveillante, d’une présence rassurante de ma part. Quant aux jeunes, ils me perçoivent plus certainement comme un adulte à la présence rassurante, aux compétences avérées et aux principes exaspérants. C’est ce que me laissent penser les sobriquets dont ils me nomment entre eux et que j’entends parfois discrètement comme par exemple « Gepetto », « couteau suisse », « Harry Potter » (ça c’est à cause de mes lunettes).

Quel suivi du jeune est mis en place dans le cadre de cet atelier ?

Je tiens quotidiennement un carnet individuel de suivi du jeune sous forme informatique, consultable par l’ensemble du personnel. Ce document permet de noter mes appréciations sur le déroulement de l’atelier pour chaque jeune. Un peu comme un journal de bord, il fixe les éléments liés à la prise en charge (ponctualité, qualité du travail et de la relation, etc), mais permet aussi d’apporter à posteriori au jeune un regard objectif sur son parcours d’atelier. Ainsi, récemment, j’ai pu montrer à un jeune, qui se sentait discriminé sur ses notes, que cela n’était pas le cas et qu’il pouvait remédier à sa situation en cessant d’écouter son MP3 durant l’atelier.

Cet outil me sert également à élaborer les notes de synthèse.

Enfin, je remets un livret de formation aux jeunes qui quittent le CEF et qui récapitule leurs compétences pour qu’ils puissent garder une trace de leur efforts (ou non) durant leur placement au CEF.